Laida Azkona responde a Sarah Authesserre

Entrevista a Laida Azkona publicada aquí.

La compagnie Azkona Toloza du nom des deux artistes performeurs catalan et chilien qui la dirigent est accompagnée cette saison 2020-2021 par le théâtre Garonne. Coproducteur de la dernière partie de leur trilogie documentaire Pacifico, Garonne présente aujourd’hui leur deuxième volet Tierras del Sud.

Laida Azkona, vous êtes danseuse et Txalo Toloza Fernández, créateur audiovisuel. Quel langage commun avez-vous créé tous les deux ?

Laida Azkona : Notre projet est transdiciplinaire, ouvert aux arts vivants. Notre travail sur la trilogie Pacifico nous a permis de trouver petit à petit notre langage, qui est très audiovisuel. Txalo et moi n’avions jamais fait ce genre de documentaire scénique auparavant. Nous concevons la scène comme une suite de plans-séquences cinématographiques. Dans ce même esprit, nous créons sur le plateau des installations qui donnent forme à des paysages.

Comment s’inscrit cette deuxième performance Tierras del Sud dans votre trilogie Pacifico ?

Le projet Pacifico est une recherche sur les relations de l’histoire latino-américaine avec les nouvelles formes de colonialisme. Lorsque nous avons commencé à travailler sur la première pièce, nous ne savions pas que cela deviendrait une trilogie. Txalo est Chilien, il vient du désert d’Atacama. En faisant des recherches sur ses origines, nous avons appris que la famille américaine Guggenheim s’était installée dans cette région et y possédait des industries minières. Le père de Txalo lui travaillait dans une entreprise de salpêtre. Il nous a semblé intéressant d’éclairer la manière dont l’histoire de l’art avait croisé à un moment l’histoire familiale de Txalo. C’est ainsi qu’est né en 2014 le premier volet de la trilogie : Extraños mares arden (D’étranges mers brûlent). L’industrie de l’art contemporain s’est toujours développée dans le contexte du colonialisme. Actuellement, il existe un conflit dans la Patagonie argentine entre un couple Mapuche et le groupe Benetton, propriétaire d’un million d’hectares de terres appartenant ancestralement aux Indiens Mapuches. Au fur et à mesure de notre enquête, nous avons eu envie de raconter la face cachée de la création de l’Etat argentin, de révéler l’envers du discours officiel car la nation s’évertue à effacer toute l’histoire des peuples autochtones. L’histoire de l’Amérique du Sud est toujours racontée du côté des vainqueurs.

Qu’est-ce qui définit formellement la performance documentaire telle que vous la pratiquez ?

Txalo et moi sommes équipés de casques et nous redonnons sur scène la parole des Mapuches que nous avons rencontrés et enregistrés en Patagonie. Ce dispositif nous semblait le plus juste. N’étant pas nous-mêmes Mapuches, nous instaurons consciemment une distance avec notre sujet, sans chercher l’incarnation de personnages. Notre écriture est surtout basée sur des images comme un scénario de cinéma et non sur des émotions. Nous voulons laisser un espace de projection aux spectateurs à travers nos textes qui convoquent des images : le visage d’une femme, un espace… Et par les installations-paysages que nous construisons sur le plateau, où chacun est libre d’y voir ce qu’il veut.

Sur quel sujet porte la dernière partie de votre trilogie ?

Teatro Amazonas que le théâtre Garonne coproduit a pour thème l’Amazonie brésilienne. Sur ces terres, à Manaus, un des plus grands Opéra du Brésil a été construit à la fin du XIXe siècle, à l’époque de la « fièvre du caoutchouc ». Et en 2014, Manaus a inauguré le gigantesque stade de football qui a accueilli la Coupe du Monde. Nous avons mené nombre de recherches sur l’origine de ces deux monuments afin de raconter l’histoire des derniers siècles de l’Amazonie, le développement industriel de la région, les désirs de grandeurs de la bourgeoisie post-coloniale, la spoliation et les atrocités commises sur les peuples natifs, la déforestation… La question étant : pourquoi la jungle tropicale la plus étendue de la planète et abritant la plus grande diversité de tribus et de langues est-elle si convoitée par les explorateurs, voyageurs, colonisateurs et investisseurs étrangers ?

Le projet Pacifico est-il pour vous un moyen, en tant qu’artistes engagés, d’éveiller les consciences nationales et internationales ?

Oui, mais nous ne nous définissons pas comme activistes. Nous sommes plutôt dans la recherche. Nous voulons partager avec le public ces questions que nous nous posons sur l’Histoire et sur nous-mêmes, Européens. L’histoire coloniale est le socle de nos références culturelles et sociales et nous contribuons tous à participer à ce mouvement industriel et colonial. Notre trilogie Pacifico cherche à nous faire prendre conscience de cela. Pour Txalo, c’est différent. Ces recherches lui ont donné la distance nécessaire pour parler de son continent. Nos documentaires historiques sont durs mais ils n’empêchent pas la beauté, grâce à la musique et l’occupation de l’espace scénique. Nous voulons parler de la barbarie des événements mais aussi de la beauté de ces pays. Si nous représentons clairement les choses, nous n’oublions pas de produire de l’amour, malgré tout.

Propos recueillis par Sarah Authesserre